Imaginez un monde sans culture

Proposition d’écriture à partir de la vidéo suivante :

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Un jour, un banc

Les autres sont entassés, au chaud, à la cantine. Elle préfère venir s’assoir sur ce banc, dans le gris, dans le froid, dans le silence. Ici, elle retrouve les souvenirs de son enfance, rejoint sa grand-mère, Nina, une vieille femme ridée au cheveux gris, à voix douce, au sourire triste.
Toutes deux venaient sur ce banc, autrefois… il y a si longtemps, si longtemps qu’elle doute parfois de ses souvenirs. Si longtemps, qu’elle doute de l’existence de cette femme, de ses moments partagés, de ses sentiments qu’elle éprouvait.
Sur ce banc, la veille dame à la voix douce lui parlait d’un autre monde.
C’était un monde plein de couleurs, de couleurs enfermées dans des images. Des multitudes d’images. Des images uniques, fragiles et colorées, des images protégées, qui portaient des noms étranges comme Joconde, Guernica, La nuit étoilée ou la liberté guidant le peuple…. Des images éphémères, à l’air libre, sur les murs et les ruines, messages des oubliés que les puissants s’évertuaient à effacer. Des images dans des albums ou des boîtes de fer blanc, imprimées sur du papier mat ou glacé qui captaient l’instant et racontaient les vies. Des images reproduites à l’infini, qui s’insinuaient partout, qui servaient à rendre indispensable des choses inutiles, futiles et fragiles. Des images, qui se projetaient, qui bougeaient, qui parlaient, qui faisaient rire, qui racontaient des histoires imaginaires… des images qui disaient montrer la réalité, expliquer le monde… Mais qui généraient la confusion.
Elle lui parlait d’un monde plein de musique. Une musique enfermée dans l’or et le pourpre, cachée derrière de lourdes portes, une musique jouée par des dizaines d’instruments aux noms aussi étranges que bason, clarinette, saxophone. Une musique, à l’air libre, qui dansait dans les campagnes au son des accordéons et des guitares, une musique qui invitait les corps à bouger, se rapprocher, s’enlacer. Une musique née dans la douleur des tours qui poussait à la révolte. Un monde de chansons, de chansonnettes pour aider les enfants à s’endormir. Une musique qui emplissait tout le corps, colonisait l’esprit, faisait verser des larmes de joies ou de tristesse, faisait battre le cœur.
Elle lui parlait d’un monde empli de mots. Des mots comme s’il en pleuvait, des mots qui se pavanaient, s’enflaient. Des mots qui vous grandissaient ou vous annihilaient. Des mots bien plus étranges encore que le nom des images ou des instruments de musique. Des mots qui servaient à défendre la liberté, à faire de l’humour, à dire la haine, l’amour. Des mots qui s’inscrivaient en rang serré sur des feuilles papiers, des mots qui coulaient des pages à l’esprit pour combattre la grisaille de l’ignorance, pour s’ouvrir à des vies, des mondes imaginaires. Des mots pour vibrer au rythme d’une poésie, pour dire le sens de la vie, pour endiguer la violence.
Elle lui parlait d’un monde plein de goûts, d’odeurs qui faisaient vibrer les narines et le palais. Un monde de restaurants, des bars ; cantines plus conviviales que celles de l’entreprise. Lieux fermés et enfumés dans lesquelles les gens s’enfermaient pour s’ouvrir au monde… Un monde de recettes bizarres comme le gâteau à l’ananas ou le poulet au curry…
Elle lui parlait d’un monde ouvert dans lequel on pouvait se déplacer à sa convenance. Peu importe l’heure, peu importe le lieu. Un monde ouvert où les hommes mélangeaient leurs idées… d’un monde libre, parfois violent mais vivant.
Théâtre, cinéma, livres, peintures, photographie, Street art, sculptures, musique, orchestre, cuisine, restaurants, bars, voyages… toutes ces légendes que lui contaient sa grand-mère s’effaçaient chaque jour un peu plus de sa mémoire, happées par l’étendue grisâtre qui lui faisait face.
C’était il a si longtemps…. C’était avant, avant quoi ? Elle ne le savait pas trop, Nina disait que c’était avant que les hommes renoncent à vivre pour continuer à exister.

Carole, 30 janvier 2021

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Je t’attends encore.
Même si je savais que tu n’allais pas venir.
Que tu n’allais plus venir.

Le timbre de ta voix douce et rassurante qui me revient parfois, ton
odeur légère et tes joues que je ne cesse d’embrasser, tout cela me
rappelle que tu n’es plus chez nous.

Mais, faisons comme si…
Comme si tes doigts allaient effleurer mon visage, comme si tes yeux
allaient me regarder de nouveau.
J’écrivais sachant que mes mots ne sonneraient pas dans ta bouche.
Tu les lirais peut-être, faisons comme si…
Peut-être approuverais-tu, d’un signe des yeux, muet, imperceptible.

Oui, tu étais devenu imperceptible, un cerf-volant qui plane au-dessus
de champs d’agrumes odorants, au-dessus de champs d’asphodèles et
des pays écrasés de lumière…
Faisons comme si. Tu étais là.

Eleftheria, 11 janvier 2021

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Catherine

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Dominique

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Un monde sans culture : que serait notre futur? Le passé serait effacé, il enrichit le présent et le présent enrichit le futur. Sans culture le monde vivrait dans la tristesse et l’ignorance. Comment écouter un magnifique passage des Quatre saisons de Vivaldi sans en connaître l’auteur? Assister à une pièce de théâtre où nous aurions versé des larmes de rire, voir un film dramatique, écouter un superbe concert, suivre de longs débats à la radio, découvrir les nouvelles du monde en feuilletant son journal : sans auteurs, comédiens, metteurs en scène… Sur la piste d’un cirque, assister le regard émerveillé à ce spectacle offert par deux corps qui se fondent dans un impressionnant main à main. La culture c’est le savoir, la connaissance du monde, de l’être humain avec ses qualités et défauts. Elle nous transporte dans l’imaginaire comme dans le réel, nous fait rêver. Sans elle nous n’aurions pu savoir d’où nous venons, nous soigner, améliorer le quotidien, inventer de nouvelles technologies pour le bien de l’humanité. Elle rend l’avenir possible, nous rassemble, met des mots, des sons, des images sur nos désirs. Elle nous ouvre les yeux sur certaines actions répréhensibles telles la violence dont sont victimes les femmes, la répression subie par la presse dans certains pays où la liberté d’expression est muselée. Imaginez : vous vous réveillez un matin? Ce jour-la, quelle surprise, plus de radio, de télé, de journaux ni magazines! Ce serait métro, boulot, dodo sans plus aucun sujet de conversation, plus d’anecdote si ce n’est « bonjour, comment vas-tu?», discussion autour du travail et rien d’autre. Quelle tristesse! Un monde sans culture n’aurait pas de futur.

Francis, le 12 janvier 2021

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La culture n’est plus, elle a disparu. Ils sont là, hébétés, on leur a retiré leur Sœur bien-aimée. Elle qui a toujours été là, fidèle pour les accompagner, guider leurs pensées, elle qui a toujours su leur ouvrir différents points de vue, dans le plus grand respect de leurs sensibilités. Elle qui a toujours soulagé leurs émotions en les leur exprimant de manière distanciée, sans les effracter, sans les alarmer, elle qui les a toujours nourris d’idées, de genres, de styles, de factures différents pour les rassembler dans une grande fraternité où chacun peut se retrouver. Elle, toujours inspirée, inspirante, transcendant toute difficulté sans jamais se résigner, oui, leur Sœur n’est plus. Ils sont désemparés, c’est tout ce qu’ils avaient pour vivre, respirer, penser, rêver, déambuler au fil d’eux-mêmes sans jamais s’écrouler, se culpabiliser, se répandre. Ce fil d’Ariane, dans ce grand labyrinthe de la pensée humaine vaste et coloré, était le fil auxquels tous ceux qui, épris d’esprit, s’accrochaient pour être reliés entre eux et trouver ainsi une unité de sens les projetant dans un futur qu’ils pensaient ensemble, unanimement. Ce temps est révolu, la Culture n’est plus. Ils pâlissent, se portent mal, ils n’ont plus rien à penser, plus rien à communiquer que du quotidien le plus banal et ils s’enferment dans un carcan de postures feintant leur quotidien. Bientôt seul leur corps les habite. Leur motivation à vivre n’est plus car en effet, que veut dire vivre quand l’esprit est orphelin de l’art. L’art, celui qui nourrit en nous le sensible et ouvre d’autres prismes pour observer le monde. Il développe un langage qui incarne la part intime de nous-mêmes et nous conduit à notre singularité. Vivre en exil de son souffle a-t-il un sens ? Est-on encore un homme, un sujet pensant quand on est amputé de la sorte ? Que reste t-il de la vie ? Est-ce encore de la vie ? La culture n’est plus, elle a disparu et l’homme prélevé de la sorte sombre doucement…

Sylvie Rougerie, janvier 2021

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